Publié par : toniolito | 25 mars 2010

« Qu’elle est bel-le, la liberté. La li-ber-té… »

Moi j’suis pas un mec des arts, encore moins abstraits. Moi j’suis plutôt un mec du Sud, un mec du rugby et de la sciure. Ou alors, à la limite, un mec des chiffres et des clics, mathématiques et webanalytics.
À me lancer dans des papiers comme ça, y en a sûrement qui finiraient par me mater de travers quand je reviendrai fouler le boulevard des Pyrénées. Qui comprendraient pas ce qui m’a pris, par ce frais lundi matin où le soleil de mars inondait mon studio, de m’asseoir gaiement sur une journée que mon Google Agenda disait pourtant dédiée au marketing direct en ligne, pour m’en aller regarder de grandes croûtes noires.

Pierre Soulages, photo de Richard Dumas

Simple curiosité ou désir d’étoffer ma conversation mondaine, me voici en route pour Beaubourg, où je n’ai d’ailleurs jamais fichu les pieds. C’est le dernier jour de l’exposition Soulages dont l’affiche peuple les murs du métro depuis quelques mois. Elle nous montre un grand et vieux mec aux larges épaules tombantes dont les fins cheveux gris et les yeux brillants contrastent avec l’obscurité de l’habit et du décor. C’est Pierre Soulages. Ce mec, ai-je entendu par là, peint des tableaux tout noirs, depuis un bon paquet d’année.
La journée est belle, le printemps s’annonce et libère ma curiosité de son corset hivernal et, d’un coup de bus, m’y voici. Quelques heures plus tard, je sors de l’enchevêtrement de tuyaux du centre Pompidou le ventre vide et la tête pleine des milles mondes découverts entre les sillons creusés dans la pâte noire. J’ai découvert Pierre Soulages.

L’homme d’abord. Il se raconte d’une voix assurée, teintée d’un léger accent midi-pyrénéen. La rue de Rodez qui l’a vu naître en 1919 abritait, en plus de la maison de ses parents, rien moins que l’asile d’aliénés, l’hôpital, le commissariat de police, la prison et le palais de justice. De cet environnement pour le moins oppressant naît en lui un amour pour la liberté, les grands espaces. Il se réfugie dans les plateaux rocheux de l’Aveyron au nord de Rodez et rêve des Highlands. « J’aime les déserts, les plateaux vides ». Un amour pour la liberté et la solitude qui ne se démentira jamais. Il n’a que peu d’estime pour les artisans, prisonniers de leur savoir faire, ou pour la culture occidentale, cloître de rationalité. Terrifié par la vie de la plupart de ses proches, qui « perdent leur vie à la gagner », il choisit l’art. Il peint. Seul, toujours seul, enfermé dans un atelier équipé de stores lui permettant de se couper tout à fait du monde extérieur, qu’il soit barricades de mai 68 ou magnifique vue sur la Méditerranée. M. Soulages peint pour découvrir de nouveaux mondes, pour explorer les recoins de son âme, pour savoir ce qu’il cherche (« c’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche »). Il est fasciné par le « champ mental atteint par ce qui se passe devant [lui] ». Comment cette sculpture mésopotamienne datant de 3 millénaires peut-elle faire naître ces émotions en moi ?

Pierre Soulages, peintre du noir et de la lumière

Pour cette mission d’exploration, M. Soulages ne s’est pas armé d’acide et de Day Glo. La plupart du temps, il n’a qu’une couleur sur sa palette. Et encore, j’ai connu des profs de dessin qui disaient que ce n’était pas une couleur. Là est l’art de Soulages, inventeur de l’Outrenoir. « Outrenoir pour dire : au-delà du noir une lumière reflétée, transmutée par le noir. Outrenoir : noir qui cessant de l’être devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir : un autre champ mental que celui du simple noir. »

Outrenoir

On se plonge dans un tableau de Soulages comme dans un set de Four Tet. On s’approche près, tout près, on observe les sillons, les creux. On se déplace lentement, on change de point de vue, la lumière change et l’œuvre prend vie. Ce sont des mondes entiers que l’on dévoile.

Ici, un tableau mêlant noir et bleu. Plongé dans sa partie haute, noire, lisse et mate, je suis dans une nuit brute et calme, sur une route sûre et silencieuse, sur un océan sourd et paisible. Je baisse la tête, et je pénètre dans un bleu nuit frêle et interlope. Ma route se fait moins quiète, je m’attends à tout moment à voir surgir les lumières d’une paire de phare. Ma mer se fait mystérieuse, je m’attends à tout moment à voir surgir les lumières de l’Atlantide. Je relève la tête et retrouve ma noire et sereine sécurité.

Là, le triptyque présenté dans la salle 5, pierre angulaire de l’exposition, sas où se fait la plongée dans l’outrenoir. Un coucher de soleil. A droite, c’est la sécurité du jour : deux sillons parallèles délimitent terre, mer et ciel. Un sillon oblique traverse la toile, comme un unique et puissant rayon de soleil. Au milieu, sur la seconde toile, le soleil déclinant perturbe cette certitude, brouille les lignes de son scintillement incontrôlable. Les sillons se sont multipliés, parallèles aux premiers. Ils perdent l’œil dans une multitude de perspectives et de reflets. A gauche, sur le troisième tableau, c’est la dissolution totale des lignes de partage, l’éternité du crépuscule qui voit la douce langueur de la lune accueillir la puissance vacillante du soleil. La terre se fond dans la mer qui se fond dans le ciel. Les sillons remplissent tout le tableau; du noir jaillissent mille faisceaux.

Soulages au travail

Voir, voir à nouveau, voir encore. Plonger dans une œuvre de Soulages, c’est modifier son rapport au temps, à l’espace, aux choses qui le composent. « Je crois que je fais de la peinture pour que celui qui la regarde –moi, comme n’importe quel autre- puisse se retrouver seul face à lui-même ». Merci M. Soulages.

Stores vénitiens ventilant une lumière angélique, crépuscule confondant ciel et mers, vision d’un horizon dégagé à travers une pluie acérée, un volet fendillé ou un vitrail brisé, peintures rupestres hallucinées, coups de katana Hattori Hanzo fendant les ténèbres, lampadaires qui tombent sous la main de Dean Moriarty à bord d’une voiture qui file à toute allure sur les rails de la voie ferrée enfumée, paysage perdu dans la confusion de la vitesse et du scintillement infini de l’Outrenoir.

Empli de cette magie, j’ai tranquillement regagné la réalité, et comme je rentrais joyeusement, badin passant au pas léger, je me surpris à fredonner « par un petit matin d’été, quand le soleil vous chante au coeur… »

PS: Un peu perturbé par l’irruption des parisiens vers 15h et épuisé par cette activité si peu habituelle, j’ai quand même forcé ma chance et décidé de faire un tour par le musée d’art moderne au 4e étage. Explosion de couleurs, de vidéos scatos et de féminisme charognard. Pouah, pouah et re-pouah. J’aurais bien ajouté une gerbe originale à leur collection mais je me suis retenu et me suis empressé de faire demi-tour en me disant qu’au pays, ils auraient bien raison de me renier si je m’y attardais…

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Responses

  1. « Quand on est mieux ici qu’ailleurs, quand un ami fait le bonheur, qu’elle est bel-le… ». Et là oui, l’ami, tu fais mon bonheur. En citant ce brave Georges tout d’abord, puis en rendant hommage à cette belle expo. Toulouse, Sète… Il est bon de rappeler l’écrasante domination culturelle du Sud. Et puis ce qui est bien avec les artistes sudistes, c’est qu’il n’y a pas besoin d’être un gros intello parisien ou lyonnais qui pue pour apprécier, ca parle au coeur. Pas besoin en effet d’être un « mec des arts » pour adorer cette expo. Les oeuvres prennent une telle dimension quand elle sont bien éclairées et qu’elles sont associées au puissant verbe de leur génial créateur… Mais je vais m’arrêter là, on risquerait de découvrir que ce blog est fait pour que des potes se passent de la pommade, surout quand ils ont en commun des origines géographiques supérieures.

  2. J’apprécie la pommade à sa juste valeur.
    Par contre, et puisque l’on parle d’origines, je me vois dans l’obligation de rectifier la terrible erreur qui s’est glissé dans ton commentaire.
    Je ne suis pas de Toulouse, mais de Lescar, ville limitrophe de PAU, cité royale, mère d’Henri IV et de la dynastie des Bourbons, de Bernadotte et de tous ses enfants rois de Suède, couveuse de Lautréamont et d’Edouard Cissé; ville sportive, portée par le -used to be- grand Elan Béarnais et la -used to be- grande Section Paloise.
    A part ça, t’as tout bon, le Sud, ça rock.

  3. Merde, en disant Toulouse, je parlais de Soulages en fait, pas de toi mon cher. Mais ce n’est pas plus juste puisque il est né à Rodez et qu’il y a la une approximation géographique insoutenable. Déformation liée au vigneron Olive qui a toujours présenté le peintre comme originaire de sa patrie de coeur, la ville rose… Je rejette donc la faute sur le patron et son chauvinisme.

  4. jolie plume, Tonio !
    ça me donne envie de me replonger dans l’expo et me perdre dans ses tableaux…


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