Publié par : alexandre | 8 février 2010

Midlake / The Courage of Others (Bella Union, 2010)

Bob quitte son modeste studio près de la Bastille sur les environs de 20h. Il fait froid à Paris, on est en semaine, certains rentrent du boulot, d’autres commencent à investir les bars de la rue de la Roquette et des environs. Bob est ingénieur dans une grande société américaine d’informatique à la Défense, et même si son job l’ennuie prodigieusement depuis quelques temps, il n’y pense pas trop, et se dit qu’il a de la chance de ne pas rentrer chez lui aussi tard que tous ces cadres endimanchés. Endimanché, Bob l’est pourtant ce soir, à sa manière. Il a enfilé sa plus belle chemise de bûcheron. Celle qu’il s’enorgueillit de porter depuis des années, bien avant qu’on en trouve chez Zara à 24,99€ et que les minets de la capitale ne commencent à porter ça nonchalamment sur leurs dos osseux, avec jeans slims et lunettes de vue à grosses montures. Ce n’est pas vraiment ça, le style de Bob. Son amour de la chemise à carreaux, il est sincère, il est profond, presque symbolique. Un symbole de son individualité et de sa croyance en la liberté personnelle, comme il le dit parfois, pour parodier le lynchéen Sailor parlant de sa snakeskin jacket. Et pour ne pas qu’on confonde cet exercice de style avec une vulgaire tentative d’être in, Bob la boutonne parfois jusqu’en haut, même si ça le grossit un peu et qu’il n’a pas vraiment besoin de ça… Mais qu’importe, il faut qu’on le sache: quand Bob porte sa chemise fétiche, c’est plus en hommage à De Niro qui chasse le cerf dans Voyage au bout de l’enfer, qu’à Heath Ledger dans Brokeback Mountain – qui lui, soit dit en passant, n’est pas vraiment là pour la chasse

Viens par là mon mignon...

Bob est plutôt d’un naturel enjoué, mais ce soir il est particulièrement gai, il attend ce concert depuis plusieurs semaines. Et puis Bob n’est pas vraiment un oiseau de nuit, il ne sort que rarement, et la soirée qui s’annonce a des allures d’évènement. Après un passage éclair au McDo du coin dans lequel il a ses habitudes, le temps de faire disparaître un menu 280, recette au poivre, et quelques nuggets  trempés dans la sauce chinoise, il se dirige vers le métro d’un pas cadencé. Ses lourdes chaussures de randonnée battent la mesure sur le trottoir humide. Il profite des quelques minutes de trajet qui le séparent de la rue Oberkampf pour une ultime écoute de son album du moment, The Courage of Others de Midlake. Celui-là même qu’il s’apprête à entendre en live. Ultime répétition. Il l’a reçu d’Amazon la veille seulement, et l’a transféré rapidement sur son Archos, mais il le connaît déjà par coeur, pour l’avoir téléchargé il y a de ça plusieurs semaines et écouté en boucle depuis. Il aime cet univers à la fois bucolique et ancestral, ces guirlandes de guitares suaves et sucrées, il imagine un monde sauvage peuplé de créatures merveilleuses. Son imagination se perd, quelque part aux tréfonds d’une forêt sacrée du Japon médiéval, il s’imagine en Ashitaka, à la recherche du dieu-cerf de Princesse Mononoké, un de ses films préférés, puis une vaste contrée luxuriante et lumineuse s’ouvre devant lui, et il se rappelle son enfance et ces après-midi passées à guider Link à travers la plaine d’Hyrule, chevauchant sa fidèle Epona. Il se dit que Midlake pourrait faire une bande originale idéale pour le prochain Zelda.

James Cameron, insolent plagiaire de Miyazaki ?

Bob rentre dans le Nouveau Casino, excité et un peu inquiet. Il se demande si le groupe va être à la hauteur sur scène, et s’ils parviendront à rendre en live la richesse et la profondeur du son présentes sur le disque. Il attend gentiment l’arrivée des artistes, écume deux bières en gobelet pour patienter, observe l’auditoire et la salle qui s’est remplie soudainement. Il aperçoit une fille mignonne,  à quelques mètres de lui. Elle est seule, proche de la trentaine, paraît rêveuse. Elle porte une tunique à fleurs, élégamment vintage, que Bob aime bien. Pendant un instant, il envisage d’aller lui parler, Midlake ferait probablement un sujet de conversation idéal et pas trop délicat à aborder, et puis il abandonne, se consolant en se disant qu’il doit rester concentré sur le concert qui devrait commencer d’une minute à l’autre, et qu’il pourra toujours tenter de la retrouver à la sortie.

Le groupe débarque sur la scène, ils sont nombreux, 7 gentlemen fermiers pour quatre guitares, une basse, une batterie, deux flûtes traversières, un clavier (on peut savoir jouer de plusieurs instruments, hein, pour les emmerdeurs qui commençaient à compter…). Ils sont barbus et chevelus comme lui, portent le tartan avec une aisance naturelle. Bob se dit, en riant intérieurement, qu’il a raté sa vocation, qu’il aurait dû être guitariste texan, que ça doit être vachement moins chiant que l’architecture des réseaux informatiques et les clusters Linux et les sites dynamiques en PHP. Puis il se rend compte qu’ils ont l’air un peu déprimé quand même. Des ZZ Top qui auraient troqué les amphets contre des sédatifs équins. Leur mélancolie est contenue mais flagrante, une forme de stoïcisme folk. L’ataraxie par la chanson triste. Finalement, à vivre au quotidien, Bob se dit que le PHP, c’est peut-être pas plus mal.

Le groupe commence, la musique remplit la petite salle intimiste. Bob s’est sagement équipé de ses protections auditives Acoufun, achetées l’année dernière à un concert d’Andrew Bird. Ses angoisses sur la capacité des Texans à faire aussi bien sur scène qu’en studio s’évanouissent vite, les célestes  rednecks sont incontestablement de grands musiciens. Au son enchanteur de la flûte traversière, Bob se désincarne et laisse son esprit vagabonder de plus belle dans cet univers pastoral et chevaleresque qu’il aime tant. La voix envoûtante de Tim Smith, fermier en chef, le porte à travers les montagnes, à travers les forêts, par-dessus des villages paisibles où des hommes humbles mènent une existence heureuse et harmonieuse, loin des pionniers destructeurs, des chercheurs d’or cupides.  Un sudisme ancestral et primitif, baigné de simplicité en somme, comme s’ils avaient fait leur le sermon de Lynyrd Skynyrd :

Mama told me, when I was young

Come sit beside me, my only son

And listen closely, to what I say […]

And be a simple kind of man

Oh be something, you love and understand […]

Forget your lust, for the rich man’s gold

All that you need, is in your soul

And you can do this, oh baby, if you try

All I want for you my son, is to be satisfied


Cet idéal de simplicité est évident sur certains titres comme le superbe Head Home :

Bring me a day full of honest work

And a roof that never leaks

I’ll be satisfied


Mais on va finir par penser que c’est la B.O. officielle du régime de Vichy ce truc là ! La retour à la terre, qui, elle, ne ment pas ? Peut-être sont-ils en secret de grands admirateurs du Maréchal, mais Bob penche plutôt pour un revival de l’épicurisme antique. Et pas la réinterprétation contemporaine de cet hédonisme, à base d’orgies de bouffe et pinard en pagnes blancs et sandalettes. Que nenni ! Le père Epicure était un vrai mec pas compliqué, un peu du Chavroux grec de l’époque sur une tranche de pain complet et ça lui faisait sa journée. Cette ascèse ne serait aujourd’hui possible que par le choix préalable du dépouillement matériel…

Did you ever want to be overrun by bandits ?

To hand over all of your things and start over new

(Bandits)

Un nouveau départ pour une vie d’aventure, à la Barry Lyndon ? Sans les extravagances mondaines et le libertinage alors !

Je veux bien vous filer les clés du Kangoo, mais siouplé, laissez-moi mon iPad...

Si cette quête de la simplicité, de l’harmonie avec la nature était déjà très présente dans leur réalisation précédente, The Trials of Van Occupanther, c’est encore plus marquant sur le nouvel opus. Bob ressent dans ses chansons une puissante spiritualité panthéiste.

I will wear the sun

Ancient light through these woods

Woods that I walk through alone

I will take my rest

With all creatures who dwell

Under the smallest of green

I’ll remain no more

Than is required of me

Until the spirit is gone

(Core of Nature)

Quelle est donc cette étrange société secrète médiévale aux idées pétaino-écolo-spinozistes dont les gourous sont des chevaliers texans barbus armés de guitares ? Il y a un demi-siècle, Woody Guthrie tuait des fachos avec sa 6-cordes, Midlake aurait-il trouvé dans la société urbaine d’hyper-consommation un autre repoussoir socio-politique à combattre à coups de médiator ?

Tout ça peut paraître bien naïf et un peu ridicule, cette espèce de nostalgie d’un âge d’or où le bonheur était dans le pré. Et puis Bob n’est pas vraiment un terroriste de l’écologie, il n’achète pas bio et ne s’est pas immolé par le feu à Copenhague. Il ne fait même pas le tri sélectif attentivement. Malgré tout, quelque chose le touche dans les thèmes abordés par le groupe. Parfois, il trouve que tout va trop vite aujourd’hui, qu’il mène une existence absurde, qu’il twitte et qu’il s’abonne à des flux RSS et qu’il télécharge des MP3, mais qu’il serait incapable de faire pousser une patate… Il se dit qu’une bonne mise au vert ne lui ferait pas de mal. Vivre lentement, rêver, contempler la nature… Il repense à la fin de Candide qu’il n’avait jamais vraiment comprise : « Il faut cultiver notre Jardin ».

As the Spring is made alive, the winter dies,

And the final cries of creatures are long behind,

And full of spirit the village starts again

With one more year for a man to change his ways

(Winter dies)

Les chansons s’enchaînent, sans un réel petit mot du groupe. Bob entend quelqu’un grogner derrière lui : « Ils pourraient quand même dire un truc, je sais pas moi, au moins ça détendrait un peu l’atmosphère ». Sûrement un de ces  guignols venus là par hasard, sans adhérer vraiment à l’éthique de Midlake, à leur grand projet de façonner un homme nouveau. Des plaisantins, se dit Bob. Depuis que GQ recommande les Fleet Foxes et les chemises à carreaux, ils ont dû croire que ce serait bath d’aller écouter des barbus. Les pauvres, ils ont dû acheter leur place avant de voir que Pitchfork avait descendu l’album en lui adjugeant un sévère 3,6/10, très précisément, comme ça, entre un éloge à Kanye West et une dithyrambe à Lil Wayne. Bob, lui, s’en fout que le groupe ne parle pas entre les chansons. C’est un exercice tellement conventionnel et casse-gueule de tout façon. Ils balbutient toujours quelques banalités dans la langue de Molière, repassent à l’Anglais, et tentent un ou deux traits d’humour que la majorité des parisiens feint de comprendre en riant grossièrement. Ce n’est pas le cas de Bob bien sûr, qui parle bien anglais, lui. Il lit TechCrunch dans le texte. Il préfère même imDb à Allociné. Tout ça grâce aux heures de séries américaines, de films en VO et de musique anglo-saxonne dont il est boulimique. Mais qu’importe si le groupe n’est pas qualifié de sympathique dans les Inrocks demain. On n’est pas là pour rigoler ce soir, l’heure est grave. La musique lui suffit.

Et il faut dire que la musique est bonne. Le groupe a gardé et réaffirmé son identité sonore forgée dans un alliage précieux et lumineux de prog et de folk. Bob pense à Neil Young, Fleetwood Mac, Nick Drake, Fairport Convention, influences évidentes et avouées… Que du bon. Par rapport à Van Occupanther, The Courage of Others va plus loin dans le travail des mélodies, le son est plus riche, plus soyeux, le résultat plus planant, incantatoire, presque mystique. C’est malgré tout une musique que l’on pourrait qualifier de « grand public », susceptible de plaire à tout le monde, riche sans pour autant être dificile d’accès. C’est aussi ça la simplicité et l’humilité de Midlake. Faire de la belle musique accessible à tous. Si le message est ésotérique, le son, lui, ne l’est pas. Bon se prend à rêver d’un retour à ce temps béni qu’ont été les 60’s et les 70’s, qu’il n’a pas connu mais qu’il a exploré avec dévotion. Cet âge d’or où génie musical et succès planétaire allaient souvent de pair (Beatles, Stones et compagnie) ? Après tout, Rumours, de Fleetwood Mac a été l’album le plus vendu de l’année 1977. Alors pourquoi pas les barbus timides et mélancoliques de Midlake en tête des charts en 2010 ? Ca ferait un peu les pieds au Black Eyed Peas et à Beyonce, non ?

On joue à cache-cache ?

Le concert se termine par un rappel chronométré, pas plus, malgré les applaudissements chaleureux de l’auditoire rasséréné.  Ces mecs là sont vraiment partout sauf dans le star system. Tout sauf des bêtes de scène. D’honnêtes troubadours. Venus partager leur passion, leur talent, humblement.

Bob est ému, rêveur. A la sortie de la salle, il aperçoit la fille qui lui avait fait tant d’effet un peu plus tôt dans la soirée. Esmeralda des temps modernes. Il aimerait l’aborder, se jeter à l’eau. Il lui proposerait de s’enfuir, vendre tout ce qu’ils ont pour construire une ferme et vivre d’amour et d’eau fraîche au fin fond de l’Utah. Il chasserait le cerf, avec respect. Il le tuerait d’une balle, une seule. Le noble animal ne souffrirait pas. Elle cultiverait leur potager. Elle serait sa Lady Chatterley, il serait son homme des bois. Bob hésite trop longtemps, la belle s’enfuit sur son Vespa. Il aimerait avoir le courage des autres. Une autre fois peut-être.

Midlake au Nouveau Casino, 2 Février 2010

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Responses

  1. Gonzo- Fangio, tu as gagné 10 000 points en comboïsant Pétain et la folk 🙂

  2. Lire le blog en entier, pretty good


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